40 ans
(1970) –
Région parisienne
(France)
Expert technique Accessibilité
chez
France Télécom-Orange.
Il publie régulièrement sur son site personnel nota-bene.org.
Trois Questions
Peux-tu te présenter ?
Je déteste l’ennui, et je ne travaille bien que quand je fais des choses qui me passionnent. C’est pour ça que mon parcours peut paraître chaotique : des débuts en science à la fac, la triste définition d’un algèbre (que je me suis empressé d’oublier) m’ont motivé à partir là où c’est intéressant ; donc direct à la fac d’anglais. Là j’ai rencontré des profs passionnés et passionnants, mais j’ai réalisé finalement que je n’étais pas fait pour être prof. J’ai donc passé le premier concours administratif que j’ai trouvé (en fait non, le deuxième : le premier était à la Poste, et la géographie en note éliminatoire a eu raison de moi, remonter à la première phrase pour comprendre !).
Le temps passé dans l’administration m’a permis d’apprendre ce qu’était le web, et je garde The Fray au pinacle de l’expérience web : c’est bien foutu (ça a vieilli mais les idées restent bonnes), c’est joli, et ça parle de l’humain. J’ai donc tout plaqué pour venir faire « l’intégrateur HTML » à Paris.
Dix ans plus tard je suis expert technique chez France Télécom : mon fond de commerce c’est l’accessibilité, de la formation à la communication, du développement de prototypes à l’accompagnement technique et au dépannage de problèmes épineux. En réalité de toute façon l’accessibilité n’est juste qu’une des parties émergées techniques de mon dada : bien faire le web, pour que des vrais gens puissent l’utiliser. Bref, la passion, toujours la passion.
J’ai la chance d’avoir eu les bonnes lectures et fait les bonnes rencontres, et maintenant je navigue entre l’administration de Pompage, des dizaines de listes de discussions, et le bonheur d’avoir co-fondé Paris Web et de le regarder grandir tout seul ! J’ai l’impression que c’est un des rares milieux où la plus grosse partie de ton travail n’est pas payée ni même considérée comme du travail, mais bon, quand on aime on ne compte (presque) pas. (Voir l’article récent de Steph Booth assez proche de ce sujet : « Donner 80%, ou la loi de Paréto appliquée aux métiers des idées »).
Comment se traduit ton travail de tous les jours en tant que spécialiste accessibilité ?
Je n’ai pas de journée-type, c’est très varié. Parlons plutôt d’une semaine-type où je fais : un peu de code (JavaScript ; HTML ; CSS), pas mal d’accompagnement d’autres développeurs (« tu devrais essayer de faire comme ça ») en Flex ou en JavaScript (Dojo ; etc.), de la communication interne, et surtout beaucoup, beaucoup de veille (sans doute au moins 20 % de mon temps).
Mon travail est assez particulier, il demande d’avoir les oreilles ouvertes à tout ce qui se passe. Par exemple quand (il y a un ou deux ans) on m’a demandé où en était le web mobile au niveau de l’accessibilité, ça faisait six mois que je lisais dessus. Tu aurais pu penser en me regardant assis devant mon écran que je surfais à fond perdu, mais non : au bout de six mois j’avais une idée de l’état de l’art.
Le plus intéressant de cette activité, c’est ça : faire beaucoup de veille et ne jamais savoir à l’avance quel problème on te posera. Souvent on navigue encore plus à vue que ceux qui gèrent les bugs des navigateurs, parce qu’un navigateur ne peut même pas indiquer la présence d’une interface d’assistance à l’utilisateur (en clair, HTML et JavaScript ne savent pas si j’accède à la page avec une aide technique, je ne peux donc jamais compter là-dessus pour améliorer spécifiquement l’expérience utilisateur).
Je ne vais pas forcément vous lister tous les outils que j’utilise, nous les avons évoqués lors de l’atelier animé à Paris Web 2009 avec Aurélien Levy et Marie Destandau, mais c’est souvent assez empirique : la Web Developer Toolbar, quelques bookmarklets glanés et mis à ma sauce ; et depuis peu un peu de JavaScript dans Jetpack (l’extension amusante de Firefox). Et puis bien sûr j’ai une revue d’écran et un zoom ; et je surfe très, très souvent sans souris.
Pour tenter de définir mes interlocuteurs, j’ai une activité qui ressemble assez à « évangéliste technique », et je parle autant à l’intérieur de notre boîte qu’à l’extérieur, autant avec des techniciens très pointus qu’à des décideurs, à des RH, à du public, des chefs de projets, etc. Dans nos contacts il y a autant des gens qui ont une bonne base technique mais rarement dans le web que des gens qui n’y connaissent absolument rien, je dois donc vulgariser des trucs assez nouveaux (ARIA par exemple) en termes de profanes. C’est toujours intéressant de faire cet exercice, ça force à questionner le bien-fondé des technologies et ça force à bien les comprendre pour pouvoir les expliquer.
Je m’aperçois que je suis peut-être trop bavard… mais je suis souvent intarissable, c’est horrible pour l’entourage. Même professionnel !
L’obligation légale de respect de normes d’accessibilité semble totalement négligée sur la plupart des sites Web du Service-Public : quel est ton sentiment sur ce point ?
Je crois que les gens ont souvent besoin d’être contraints pour faire ce qu’on leur demande. Prenons un exemple : vous savez que si vous n’entretenez pas votre voiture elle devient dangereuse pour vous et les gens que vous croisez. Pourtant, à quel moment vous inquiétez-vous réellement de son état ? Quelques semaines avant le contrôle technique !
Il n’y a pas de raison que ce soit différent pour l’accessibilité des sites web des services publics : sans décret d’application, la loi n’est que lettre morte. Autrement dit la loi de 2005 qui demandait que les sites publics soient accessibles ne peut vraiment être incitative qu’après la parution de son décret, qui n’a eu lieu qu’en mai 2009.
Maintenant que le décret d’application est publié, que se passe-t-il si votre site n’est pas accessible ? Avant tout, il va falloir certifier l’accessibilité de votre site, et bien que les mécanismes de contrôle existent (je parle du RGAA), il faut encore trouver des méthodes d’industrialisation de ces contrôles. Or la plupart des critères de validation de l’accessibilité sont qualitatifs, mesurables uniquement par un humain, et avec un risque de subjectivité fort (nous faisons de temps en temps dans mon service des audits en parallèle, et les résultats peuvent varier de 10 à 20 % ! Il nous a fallu très longtemps pour trouver un protocole qui verrouille à peu près le système et aplanisse les différences).
Tenez, un exemple dans vos pages même : une règle d’accessibilité de base veut que le texte des titres (en HTML, h1, h2, h3 etc.) soit le plus court possible. Or les questions que vous posez sont balisées comme des titres : ça a du sens par rapport au contenu de votre site (une question, un titre), mais du coup certains de vos titres vont faire trois lignes ! Ça prouve bien qu’on ne peut que rarement faire abstraction du contexte pour décider de la validité d’une règle, et donc qu’il est difficile d’avoir des règles non-subjectives, et impossible d’avoir systématiquement des règles quantitatives, même pour des choses qui paraissent aussi simples sur le papier.
Pour le jeu de la discussion, admettons que nous avons estimé que votre site n’est pas accessible, que décide la loi dans ce cas ? Elle décide d’inscrire votre site sur une liste noire. C’est un peu comme dans The Hitchhiker’s Guide to the Galaxy : « Comment ça, vous ne savez pas que votre planète va être détruite ? C’est pourtant clairement affiché sur le panneau à côté des toilettes, au deuxième sous-sol de la sous-préfecture de Bételgeuse ! »
D’autre part les sites étaient faits jusque-là, pour la plus grande part, par des webmasters bénévoles, souvent amateurs, qui se dévouaient au niveau de leur administration à concurrence de quelques heures par semaine (c’est ce que j’ai constaté quand j’étais dans l’administration il y a dix ans, ça a sans doute changé mais pensez à toutes les petites administrations, aux mairies…). Comme toujours, la difficulté réside dans les budgets : depuis le début de la crise, le secteur privé découvre les restrictions budgétaires. Mais dans les services publics, on n’avait déjà pas d’argent il y a dix ans ! C’est donc le système D qui prime.
Quant à imaginer que toutes les administrations vont pouvoir se payer les services d’une Web agency, c’est évidemment illusoire, sans compter que les grosses agences que je connais ne sont pas tant au fait de l’accessibilité qu’on peut le croire, encore aujourd’hui.
Vous voyez là qu’on a tous les ingrédients pour que ça n’avance pas vite :
une démarche fondée sur le volontariat,
des méthodes incitatives / coercitives faibles,
des moyens de mesure difficiles à mettre en place,
une multitude de services à aménager,
des personnels à former,
des prestataires en cours de montée en charge sur le sujet…
Pour autant j’ai bon espoir : prenez l’accessibilité des bâtiments publics. Il a fallu des années, attendre des reconstructions, des aménagements, etc. Mais on finit par avoir un résultat globalement acceptable. Pas parfait, certes, mais globalement acceptable. Pour moi les sites du service public vont suivre le même chemin, très lent et tortueux, mais les mentalités finissent par changer. Ce ne sera pas pour la date-butoir très optimiste posée par le décret (« dans les trois ans suivant la publication »), mais ça se fera, très progressivement. Ça doit se faire.
NB : Stéphane est l’un des fondateurs de Trois Questions. À l’origine, les auto-interviews du staff (déjà bien anciennes) n’avaient pour autre but que de roder les procédures en conditions réelles et ne devaient pas être mises en ligne, pour des raisons évidentes de conflit d’intérêts. Finalement on les publie quand même parce que c’est intéressant, que le site est encore trop vide et que notre ego est surdimensionné…